Mon corps cloche. Certaines de ses parties font défaut, fonctionnent à contre-courant, à sens inverse. Je suis une anomalie.
Il y a deux types d’êtres humains.
Il y a ceux qui me regardent de loin, avec indifférence, objectivité. C’est-à-dire l’humanité quasi entière.
Et il y a ceux qui me regardent de près, avec amour inconditionnel, subjectivité. C’est-à-dire maman, papa, le prince de perse, le petit roi, 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 amis.
En raison de leur éloignement ou proximité, les regards de ces deux types d’êtres humains ne perçoivent pas les dysfonctions organiques qui m’accompagnent. Ils y sont imperméables.
Pourtant, ces difformités ont construit ma personne, modelé mon corps, marqué ma personnalité au fer rouge. Pas de difformités, pas de moi, pas de biographie de ma faim.
L’autre moi qui aurait pu être, l’autre moi que j’ai espéré en vain, l’autre moi qui ne sera jamais n’existe dans aucune dimension, ni même dans mon imagination pourtant fertile.
L’autre moi impossible étant par définition dépourvu d’intérêt, j’ai trouvé autrement plus utile de dévoiler aujourd’hui mes travers corporels afin de participer humblement à l’avancement de la science.
5. Mains ridées
Je suis née les mains ridées, âgées, rudes, matures. C’est ainsi.
Quand le prince de perse m’a pris la main pour la première fois, j’ai fermé les yeux, terrifiée, et serré les dents, résignée. Vilaines mains de mémé et peau de prince, ça ne ferait jamais l’affaire. Puis, j’ai rouvert les yeux et desserré les dents. La peau de prince du prince était enchantée : quelle affaire! J’ai compris le sens du mot inconditionnel dans l’expression amour inconditionnel. J’avais 19 ans.
4. Petits orteils crochus
J’ai deux petits orteils. Un à l’extrême gauche de mon pied gauche et un à l’extrême droite de mon pied droit. Et vous?
Mes petits orteils sont crochus, retournés vers l’intérieur. Leur dessous se repose et leur flanc fait tout le travail.
Je ne crois pas avoir génétiquement hérité de ces petits orteils rebelles. Je suis persuadée que c’est plutôt le plancher crade de la piscine municipale de mon enfance qui est responsable de l’orientation tordue de mes petits orteils. En effet, dégoûtée par l’immonde plancher de ce lieu de perdition aquatique, j’y marchais sur le flanc des pieds afin d’y poser la plus petite surface possible de mon corps.
De petits orteils crochus sont sans conséquence, croirez-vous. Eh bien, détrompez-vous! Impossible pour moi de rester sur terre. Je m’envole, je butine, je papillonne. J’ai bien essayé la terre ferme, mais c’est un non-sens physique. Plus je souhaite atterrir, plus je décolle.
3. CENSURÉ
Vous avez bien lu, cette section a été censurée. Vous êtes priés de poursuivre votre lecture sans vous poser aucune question.
2. Neurone paresseux
Je ne suis pas neurologue. J’ai une connaissance bien vulgaire et inachevée du cerveau humain. Mais j’ai étudié assez longtemps pour savoir qu’il y a des neurones dans cette matière grise. Et j’ai vécu assez longtemps pour savoir que j’ai un neurone paresseux.
J’ai étudié longtemps, mais j’ai oublié beaucoup de choses. Mais je me suis rafraîchi la mémoire dans l’internet. Et je me doutais bien que j’avais étudié quelque part que les neurones s’envoient des messages. Et j’ai vécu assez longtemps pour savoir que mon neurone paresseux a beaucoup d’amis à qui il envoie beaucoup de textos synaptiques plusieurs fois par jour.
Mon neurone paresseux ne me laisse jamais tranquille. Il me cloue sur place par l’intermédiaire de mon postérieur. Il aime la télé et la littérature. Et aussi la télé et la littérature. Il se nourrit d’inaction et de facilité.
J’ai obéi des années durant à mon neurone paresseux. Je ne pouvais combattre la mafia dont il était le parrain. J’étais victime d’une intimidation vile et sans merci.
Ce que j’ignorais à l’époque, c’est que mon neurone libre-arbitre organisait la résistance. Son réseau secret s’étendait aux quatre coins de mon cerveau. Il attendait le bon moment pour frapper.
Puis, un jour, un jour fameux où il n’y avait rien de bon à la télé et où je ne trouvais plus de roman à relire, la résistance s’est fait entendre. Et j’ai entendu.
J’ai commencé à résister à mon neurone paresseux. Lentement, je me suis réveillée, puis dégourdie. J’ai d’abord enfourché mon vélo. Puis, je me suis mise à courir. Enfin, je suis parvenue à en tirer du plaisir.
Avec le temps, mon neurone paresseux a perdu la grande majorité de ses amis. Il me tenaille toujours, mais, seul, il n’exerce plus le même pouvoir sur moi. J’ai même appris à l’aimer et à lui donner ce qu’il désire tant de temps à autre. Cela le calme et le tient tranquille. Cela me calme et me tient tranquille.
1. Dent sucrée
J’ai pris mon index droit et j’ai compté mes dents : 28. Là-dessus, j’en ai une sucrée. Un vingt-huitième de mes dents est sucré.
J’ai vu tous les dentistes et ils s’accordent tous pour dire, avec un paternalisme irritant, que je suis cinglée. En bloc, ils refusent catégoriquement d’identifier laquelle de mes dents est sucrée.
Bref, si je voulais me débarrasser de cette dent, je devrais me faire arracher toutes les dents. Cela n’est pas une option, je ne suis pas cinglée, quoi que les dentistes en disent.
Ma dent sucrée est demandante et n’en a jamais assez. J’essaie de la raisonner. Rien à faire. Elle en veut tous les jours et toujours plus. J’essaie de l’ignorer, mais elle est là à me crier dans les oreilles du matin au soir. Pas besoin de cours d’anatomie pour savoir que si la dent sucrée crie, les oreilles entendent.
Lorsque je me soumets aux revendications de ma dent sucrée, c’est-à-dire souvent, pour ne pas dire tout le temps, un phénomène paranormal se produit dans mon corps. Des cellules adipeuses se multiplient dans mon abdomen, dans l’arrière de mes cuisses ou dans mon double menton. Rien ne se perd, rien ne se crée, mon cul!
Ce matin, j’ai cédé à l’envie de chocolat blanc qui tourmentait ma dent sucrée depuis des semaines déjà. Et j’ai cédé en grande. Je lui ai offert sur un plateau d’argent un grilled cheese croquant à l’extérieur mais coulant à l’intérieur, tout plein de chocolat blanc, de fromage à la crème et de canneberges. Le paradis de la dent sucrée, quoi! Il y a eu là de quoi la rassasier pour une heure ou deux….
grilled cheese au chocolat blanc et aux canneberges (imprimer)
pain tranché
fromage à la crème
brisures de chocolat blanc
canneberges, fraîches ou congelées, coupées en 2
Tartiner 2 tranches de pain de fromage à la crème. Parsemer généreusement l’une des tranches de brisures de chocolat blanc et de moitiés de canneberges. Refermer le sandwich. Cuire comme un grilled cheese traditionnel ou passer à la presse à panini. Répéter selon le nombre de convives.
white chocolate and cranberry grilled cheese sandwich (print)
sliced bread
cream cheese
white chocolate chips
fresh or frozen cranberries, cut in half
Spread some cream cheese over 2 slices of bread. Sprinkle some white chocolate chips and cranberry halves generously on top of one of the slices. Close up the sandwich. Cook like an old school grilled cheese or press in a panini press. Repeat as long as you’ve got hungry guests.